19 août 2006

Quand on peut, parfois, on ne veut pas.

NoFrance

Dîner chez une amie. Une bonne bouffe, une dizaine de personnes, pas une de ma connaissance, a priori tout va bien, j'aime les rencontres.
Mais pas celle-là.
J'aurais pu sous-titrer ce post : "Ou comment me faire passer une mauvaise soirée en quelques secondes".

Lorsqu'elle est arrivée, elle non plus ne connaissait personne, sinon l'hôte elle-même. Par un hasard aussi malheureux que hautement prévisible (Dieu, si tu me regardes, je t'emmerde, mais alors profond), elle s'est évidemment assise à côté de moi. Jolie, au demeurant.
Au bout d'un moment, elle engage la conversation avec sa voisine. Elles s'étonnent et se réjouissent du fait qu'elles partent vivre toutes les deux dans un pays étranger l'an prochain grâce au programme Erasmus. Je me réjouis avec elle.

Et là, sans crier gare, c'est le drame.

Elle : "N'empêche, je ne comprends pas les gens. Vous vous rendez compte ? Cette année il n'y avait pas assez de demandes d'étudiants pour partir à l'étranger, et ils n'ont pas pu remplir toutes les places disponibles. Franchement, les Français sont vraiment des trous du cul. Ils veulent pas partir, quoi. Ils sont bien dans leur vie de merde à regarder la télé, ils lisent jamais de bouquin et surtout ils quittent jamais leur pays de cons. Rien qu'à Paris, ça se voit : les gens ne vont jamais au musée, jamais dans les expos, ils lisent tous Da Vinci Code et puis ça y est, quoi. Au cinéma il vont voir que des merdes américaines alors qu'il y a trop de bons films indépendants, mais non, ça leur changerait trop leurs vies, ça les ferait trop réfléchir, ça les ferait trop s'ouvrir au monde."

Je lui aurais bien récité du Bourdieu au mégaphone dans l'oreille pendant une heure ou deux, jusqu'à ce que ça commence à rentrer. Au lieu de ça, les poings serrés de plus en plus fort pour contenir l'envie de lui parler trop sèchement, j'ai essayé la méthode posée en glissant un petit et retenu :
"Il y a des gens qui n'ont pas les moyens de partir."

Elle s'insurge. "Ouais nan mais attends ça c'est pas vrai. Quand tu veux partir, tu te démerdes. Regarde, j'ai une copine à la fac, ses parents n'ont pas les moyens, et bah elle s'est démerdée, elle est partie, et elle a bossé là-bas. C'est une question d'ouverture d'esprit, c'est tout. Quand on veut, on peut."

Ca a duré bien plus longtemps que ça. Je n'ai plus dit un mot tant que la conversation n'a pas dévié vers autre chose.
Pour l'argument de surface, j'étais d'accord avec elle : nous ne voyageons pas assez. Pour la petite phrase assasine sur les Français et leur réclusion sur eux-mêmes, je ne sais pas ; je ne connais pas 60 millions de personnes, et les généralités de cette espèce m'inquiètent plus qu'elles ne m'interpellent.
Pendant toute la conversation-monologue (elle était vraiment énervée, même les filles n'ont pas pu en placer une, c'est dire), j'ai regardé alternativement mon assiette et le mec en face, à l'autre bout de la table, qui écoutait attentivement en fumant sa clope et en regardant le plafond, avachi sur sa chaise. Je ne le connais pas (ou seulement à travers l'hôte de la soirée), mais je sais que lui ne voyage jamais. D'une part, parce qu'il ne quitte jamais sa banlieue natale, et d'autre part parce que - alors que mathématiquement il en aurait les moyens - il n'en a pas envie.
L'histoire de moyens financiers est un faux problème, évidemment. Mathématiquement, en gagnant un peu plus que le minimum requis pour vivre, on peut se payer un billet d'Eurostar au bout d'un moment. Mais pendant cette conversation, je ne pouvais m'empêcher de me rappeler cette histoire de places de théâtre à 3 euros. Si si, souvenez-vous, il y a quelques années a été lancée l'idée que les jeunes de banlieues "défavorisées" n'avaient pas assez accès à la culture. Une vérité incontestable, sans doute. Alors - LA bonne idée - on leur a proposé des places de théâtre pratiquement gratuites. Et que croyez-vous qu'il arriva ? Un flop, évidemment. Parce qu'on avait pensé que la culture en question leur était inaccessible uniquement parce qu'ils n'en avaient pas les moyens économiques. Oops, on avait oublié que c'est aussi une histoire d'"univers des possibles".
Il y aurait beaucoup de contre-exemples à donner à ce ratage. Certaines initiatives parties de la même envie de rendre la culture accessible ont plutôt bien fonctionné, enfin je crois. Certainement parce qu'elles prenaient en compte beaucoup d'autres choses.
Mais ce que disait en tout cas cette fille, ce soir-là, m'a procuré la même impression de hauteur et de bêtise que cette histoire de théâtre à pas cher. Bien sûr, beaucoup de gens ont les moyens financiers mais ne partent pas. Ils préfèrent s'acheter un écran plasma et de belles pompes plutôt que des livres ou un billet pour Dublin. Parce que la culture étiquettée "Culture" les fait chier, aussi, et, d'une part, c'est leur droit, d'autre part, ça s'explique par autre chose qu'une histoire d'être ou pas un trou du cul.
L'argument de la copine de fac qui n'a pas un rond mais qui part quand même est peut-être un bon exemple d'argument bidon. Si elle part, elle en a les moyens, c'est purement logique. Si elle part, en tout premier lieu, c'est que le départ fait partie des possibilités de son univers. Si elle part, c'est qu'elle a accès au départ. Elle est à la fac ; elle fait des études de langues ; elle lit des livres ; son entourage est composé d'étudiants. Certes, ses parents ne lui payent pas le billet, à elle, mais quel rapport ? Un brin de sociologie le montrera mieux que moi, pour elle il est envisageable de partir. Si ma coiffeuse Wendy ne part pas, c'est peut-être parce qu'elle a vécu toute sa vie dans un quartier bien laid de Montrouge ; qu'elle sait à peine parler sa langue maternelle ; qu'elle n'a jamais fait d'études supérieures ; que l'art, la culture intellectuelle et ses dérivés, Paris, les nuances de la vie, l'envie d'apprendre et les livres sont des choses auxquelles elle ne pense jamais ; et qu'elle ne connaît pas, n'a jamais connu et ne connaîtra jamais, elle, des dizaines de jeunes étudiants partis "s'ouvrir" à l'étranger.

Bref. Les voyages ne sont pas une preuve d'ouverture d'esprit. On aura beau parcourir des kilomètres tant qu'on voudra, on ne s'ouvrira vraiment que lorsqu'on quittera réellement son univers pour recevoir celui des autres. Et ça, le simple fait de quitter son univers géographique est loin de le garantir.

Pour la petite histoire, j'ai appris bien après que la protagoniste de ce maigre récit vit dans un hôtel particulier du Marais.
Quand on veut, on peut.

Posté par Walmou à 12:58 - - Commentaires [2] - Permalien [#]


Commentaires sur Quand on peut, parfois, on ne veut pas.

    bien vu! On part aussi pour s'enfuir, comme la plupart des jeunes que j'ai rencontré dans mes voyages. Aujourd'hui je suis loin, c'est un choix.
    Seuls désarccords, les billets de 3 euros pour le théatre ou l'opéra ont très bien marché d'où je viens. Tout dépend de la compétence des agents en place. Les généralités sont en effet dangeureuses. Les coiffeuses n'ont sont pas toutes incultes ou ne sortent pas toutes de milieux défavorisés. Ma soeur est coiffeuse, c'est son choix.

    Posté par Malia, 08 septembre 2006 à 01:19 | | Répondre
  • ...ne sont pas...

    Posté par Malia, 08 septembre 2006 à 01:20 | | Répondre
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